Héritage des anciens

P.V.P. : Le rôle des anciens est très actif en Martinique. Est-ce qu'ils vous racontent aussi des histoires orales, des légendes, sur le danmyé ?

P.D. : Les anciens, qui ont entre 70 et 90 ans et plus, ont beaucoup d'histoires à propos du danmyé. Des histoires de combats, de gens extraordinairement forts. Des histoires que nous n'avons jamais approfondies complètement dans leurs significations. Tous me disent : « Pierre, ça, ce qu'on appelle le danmyé, c'est à la base de tous les arts martiaux. Tu ne peux pas comprendre les autres si tu ne comprends pas celui-là ». J'avoue d'ailleurs qu'au début je ne comprenais pas. Ce que nous disent en résumé les anciens : le danmyé est un fil sans fin.

J'ai rencontré un type passionné des arts martiaux qui s'appelle Nédan, il est guérisseur. Sa mère, son père, son grand-père et sa grand-mère étaient aussi guérisseurs - sa grand-mère était d'origine martiniquaise et son grand-père d'origine chinoise, mongole, il entraînait un major du danmyé, qui s'appelait Julien Anatole. Son grand-père lui disait que dans l'art de combat du danmyé, on retrouvait des formes de combat de l'Égypte ancienne, de l'Afrique, de l'Espagne, de la Chine. Il disait que c'était la tradition de trouver des formes de combats différentes, mélangées. La tradition du danmyé se nourrit de ce mélange. Je cite cet ancien même si je ne suis pas sûr de la véracité de ses propos. Il faut savoir que ces personnes ont pu dire cela parce que ça fait partie de ce qui est colporté par la tradition orale. Ils disent que quand Julien Anatole se battait, il se préparait avec des plantes, il se lavait. Parce qu'il y a aussi des pratiques de méditation dans le danmyé. Je connais quelqu'un qui m'a dit : « Pierre, si je me bats normalement avec toi, je peux manger la veille. Mais si c'est un combat qui est préparé, qui est à un autre niveau, avant de me battre, je reste cinq jours sans manger ». Alors moi, je lui dis : « mais quand tu arriveras dans la ronde, tu seras faible », et lui me répond : « c'est ce que tu crois, je serais deux ou trois fois plus fort que toi ». C'est extraordinaire d'entendre ça ! C'est un ancien âgé de 68 ans peut-être, un des derniers grands combattants du danmyé dans la région de Sainte-Marie. C'est lui qui m'a appris les trois niveaux du danmyé. Et puis il y a un type de Rive-Droite, qui peut rester assis à coté de vous, à vous regarder, vous observer ; si vous pratiquez le danmyé et qu'il sent quelque chose en vous, il pourra peut-être prendre contact avec vous. Les anciens ne vous disent rien tant qu'ils ne vous sentent pas prêts à entendre ce qu'ils ont à vous dire. Ils vous dévoilent des choses quand ils voient évoluer votre cheminement personnel. Dans la ronde du danmyé, il y a les deux combattants, le cercle autour, puis il a un deuxième cercle, le cercle des initiés. Ils sont là, ils regardent, ils savent. Bien sûr, vous pouvez voir une ronde de danmyé et ne pas vous rendre compte des différents protagonistes qui la composent et de ce que cela signifie profondément. Mais les anciens sont là.

Le mode d'approche du vivant par la procédure anatomique a contribué à fonder en Europe un art du spectacle dont l'excellence repose sur la maîtrise du discours, et dont la déficience tient à l'exclusion de l'organicité. (Jean-Marie Pradier)

P.V.P. (Cristina Bertelli) : Quand j'ai découvert le danmyé, l'année dernière, à Rivière-Pilote, je ne savais pas exactement ce que j'allais voir. sur place, sur la plage, dans la ronde, c'était impressionnant. Avant tout, j'ai senti l'énergie. Il y avait quelque chose de magique qui s'est passé. Ce qui m'a frappé, peut-être encore plus que le combat ou les techniques, c'étaient les niveaux très différents de l'assistance, le regard des anciens qui m'ont complètement bouleversée.

J'observais des personnes âgées qui avaient les yeux vifs, comme s'ils voyaient tout, comme s'ils perçaient la ronde de leur regard. Je me disais : qui sont-ils ? Je l'ai écrit dans mon article sur le danmyé. Il y avait un rapport entre eux et ce qui se passait dans la ronde. Ils ne faisaient rien de spécial, mais ils maintenaient l'énergie. Je suis restée une journée entière, j'ai voulu comprendre, mais je n'avais pas les clés pour cela. J'ai commencé alors à observer les combats. Néanmoins je me souviens d'avoir porté mon regard sur ces personnes, qui étaient comme des régulateurs et qui en même temps avaient des liens visibles avec l'assistance plus jeune. Quelque chose d'extraordinaire était là.

Le danmyé dans le cadre de la Manifestation Overflow, geste artistique... photo : Tessa Polak

P.D. : Les anciens nous disent qu'à un certain moment, dans le danmyé, tu peux te battre avec un adversaire croyant être seul et que, sans le savoir, tu peux recevoir l'aide d'une tierce personne présente dans l'assistance. Parfois, c'est elle qui t'aide à gagner. Il y a un rapport entre la ronde et celui qui se bat. Les Africains symbolisent cela au niveau de la danse, par trois cercles concentriques imbriqués. Il semblerait toujours selon les témoignages des anciens, qu'il y ait dans la ronde plusieurs niveaux : au moins trois. Ce que je peux dire sans trop me tromper, c'est que la tradition décrit un cercle d'initiés autour de la ronde, qui parfois s'affrontent sans se battre et aident les combattants. Je ne perçois pas la valeur réelle de tout cela ; je dis ce qu'on m'a dit, même s'il peut s'agir d'histoires à dormir debout. Il faut étudier pour savoir ce qui se cache, pour comprendre, pour ne pas colporter des superstitions, mais enseigner des connaissances. Voilà ma position. En Créole on dit : « Sa'w pa konnèt gran pase 'w. Sé pa konnèt ki pa bon » (Ce que tu ne connais pas est supérieur. C'est ignorer qui n'est pas bon). J'essaie de ne rien laisser échapper, tout peut avoir un sens qui ne nous est pas révélé immédiatement. Même si cela peut me paraître bizarre, ça peut avoir un sens. C'est tout. Peut-être que je vais le découvrir après, pour le moment je ne sais pas, je l'accepte. J'aime bien faire ce que je comprends. En tout cas, il y a des choses que je comprends mieux que d'autres.



le neuf et l'ancien

P.V.P. : Comment as-tu découvert le danmyé ?

P.D. : Quand j'étais petit, nous mangions tous à table avec notre père. Ma mère est d'origine guyanaise et arabe. Mon père est d'origine martiniquaise, de Morne Pichevin, un haut lieu du danmyé. Ce Morne dominait le port de Fort-de-France où travaillaient aussi ceux qui se battaient au danmyé. À table, notre père nous parlait très souvent du danmyé. Il était clarinettiste, j'étais donc un peu sensible à la musique. J'habitais sur la Morne de la T.S.F. (télégraphie sans fil), la première antenne de T.S.F. En bas du Morne, c'était la plaine de la Dillon. Je me rappellerai toute ma vie quand Ti-Emil Casérus, qui était un chanteur de bêle et de danmyé, est venu habiter à Dillon, car Aimé Césaire lui avait demandé de s'occuper comme gardien du centre culturel de Dillon. Ce centre était construit comme un « Pitt » (édifice de forme circulaire où ont lieu les combats de coqs). Il est venu habiter là et il a monté son groupe de bèlè, il jouait au danmyé. La première fois que j'ai entendu Ti-Emil jouer, c'était le jour de Noël à l'heure du repas, j'ai entendu le chant monter de la plaine de la Dillon et j'ai été bouleversé. Ça m'a pris aux tripes. Je me rappelle qu'ensuite je suis resté des soirs entiers auprès de la fenêtre à écouter Ti-Emil jouer. Puisque mon père m'interdisait de sortir jusqu'à l'âge de quinze ans, j'écoutais le tambour, j'écoutais. Il y avait quelque chose qui me prenait dans le chant. Dès que j'ai eu quinze ans, J'ai pu sortir et me débrouiller. Je suis passé à la JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne) où il y avait un groupe folklorique, et après je suis allé avec Ti-Emil.

...geste sportif organisée le 4 décembre 1999 par Les périphériques vous parlent à l'Université Paris 8. photo : Tessa Polak

Ensuite, je suis parti en France, parce que je devais aller faire mes études. Dès que je rentrais, je passais mes vacances à faire des enquêtes dans les communes, à voir des anciens. Quand je retournais en France, j'apprenais à danser aux étudiants. Ça fait trente ans que je danse, puisque j'ai commencé en 68. C'est pour vous dire comment c'est venu. Je crois qu'on sent ça. C'est comme si quelque chose vous prend, un appel. De la même façon qu'on rencontre quelqu'un en amour. Un homme et une femme. Vous vous sentez interpellé par elle. Moi, c'est la même chose, c'est le chant. J'ai entendu Ti-Emil chanter et il reste mon modèle, même si j'ai emprunté à d'autres chanteurs et cherché ailleurs. C'est lui le chanteur le plus blues que j'ai rencontré, même si ce n'est pas le meilleur compositeur. J'ai aussi appris énormément de Monsieur Georges Oranger, dit « Yéyé », de Monsieur Simon Haustan, dit « Ton Simon », (un chanteur de danmyé incomparable, aujourd'hui décédé). J'ai appris de Madame Simelin Rangon, de Sainte-Marie, sur la manière de poser le chant, d'y rentrer. Tous ces chanteurs ont une âme blues martiniquaise.

Quand j'écoute leurs disques, leur voix, leur façon de chanter, je découvre toujours quelque chose. Des musiciens ou des enseignants empreints d'une certaine musique savante européenne, disent que ce chant n'est pas de l'art. C'est faux ! Tous ces chanteurs pouvaient chanter sur les trois niveaux, tout le monde ne peut pas changer de registre comme ils le faisaient. Ti-Emil dans ce domaine était un maître. On présente cette pratique comme un des vestiges de l'esclavage. On méprise cette musique qui est d'origine modale ou pentatonique. Pourtant ceci existe en Afrique, a existé en Europe et se pratique en Inde. Il y plus de neuf cents modes en Inde. Et pourtant elle n'a pas droit de cité chez nous, c'est tout de même extraordinaire. Il n'y a pas jusqu'à maintenant des conservatoires de musique, de danse ou de théâtre qui étudient cela. Même si un jour ça devrait exister, le problème sera de savoir le contenu, la nature des enseignements qui y seront dispensés. Vous ne trouvez pas cela extraordinairement acculturant ?

Capoeira à l'Université Paris 8, Manifestation Overflow). photo : Tessa Polak

P.V.P. : Nous en revenons à ce préjugé ethnocentriste, dénoncé par Cheik Anta Diop, qui veut que la raison serait hellène, grecque, - donc occidentale -, et l'émotion nègre, africaine. Tout le regard de l'Europe sur les cultures et civilisations africaines s'est construit à partir de ce préjugé. C'est sans doute de là que vient cette difficulté à accepter et à comprendre d'autres types de savoir et de rationalités qu'occidentaux.

et maintenant ?

P.D. : L'importance du cerveau intuitif est fondamentale. Il y a une certaine connaissance de l'autre dans le danmyé qui s'apprend avec la musique, qui s'apprend sur le rythme, sur la mélodie et sur le chant, qui se développe à travers ça. Dans la pédagogie du danmyé, nous essayons de développer cette sensibilité. Le cours que vous avez vu ce soir est un très mauvais cours, parce que c'est fait sans musique. Parce que si avec la musique, à travers la cadence, on peut faire une analyse, en même temps on apprend avant tout à sentir. On apprend à ressentir, à « être avec ». Et c'est la cadence et la musique, c'est la rencontre de deux êtres qui nous permet de faire cela. Je ne pourrais peut-être pas continuer trop tard ce soir, ai essayé de dire l'essentiel, et il y a tellement d'autres choses... Ce que je vous ai expliqué est une des voies qu'on est en train de tracer. C'est une voie de compréhension. On n'est pas encore tous d'accord, parce qu'il y a des tendances différentes, des sensibilités différentes. Il faut permettre aux nouveaux de faire leurs expériences, pour qu'ils voient par eux-mêmes que ça aussi c'est vrai. Ce n'est pas évident. Ce que je vous dis, c'est ma voie, ma façon de la comprendre, la recherche que je mène. Ce qui est fondamental, c'est qu'avec l'association AM4 et les autres personnes passionnées en Martinique, nous essayons de stopper la disparition du danmyé. Pour ma part, comme disent les Anciens, et ce sera le mot de la fin : « coupé branch'moin, racin'moin fil tij » (coupe mes branches, mes racines font des tiges). La racine pousse toujours sur la conscience. Et la base de la conscience, c'est quoi ? C'est le fait d'aimer ça. C'est parce que vous aimez ça que vous allez chercher à comprendre...

(dommage, la petite démonstration des rythmes possibles des ti-bwa qui suit est merveilleuse, mais malheureusement intranscriptible)

  • Використання вапняка на зрошування земель
  • КАКОВ ОБЩИЙ СОСТАВ СТАНДАРТНОЙ ИНФОРМАЦИОННОЙ МОДЕЛИ КОМПАНИИ В ТЕХНОЛОГИИ ПРУР?
  • Они о чем-то шепча и иногда смеясь кушают и пьют, а потом ночничек, саксофон и виолончель ласково внимают красивой чистой любви.
  • Школа и педагогика в Новейшее время.
  • Москва - 2010
  • Аварийная ситуация
  • Вайрочана
  • Природные пожары
  • Введение 9 страница
  • Междисциплинарный лекторий «Контекст»
  • Средства обучения и оборудование предметного кабинета
  • Ошибка №2. Ты у меня в неоплатном долгу
  • ВСТРЕЧА С ФРАНЦИСКО
  • Свойства конъюнкции, дизъюнкции и отрицания
  • Скрытые желания. Глава четвертая . Часть 2
  • Не берите на себя чужие долги
  • Формам прав на землю.
  • Chapter 43
  • Третье библейское свидетельство
  • Заключительные и переходные положения